PLANCHON Roger
Metteur en scène, comédien, auteur dramatique français.
Directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne, cinéaste, Planchon est le personnage majeur de la seconde génération de la décentralisation.
De Lyon à Villeurbanne
Il fait, durant son enfance, des séjours fréquents dans l'Ardèche des racines ancestrales dont le paysage âpre, les personnages frustes, emplis de violence, marquent à jamais sa mémoire. À Lyon, il s'éduque surtout en fréquentant les salles de cinéma. Après des expériences diverses et la rencontre dans un cours privé d'art dramatique de compagnons essentiels : Robert Gilbert, Claude Lochy et Alain Mottet, il fonde avec eux dans une cave, au cœur de la ville, une salle de 90 places qui va s'illustrer sous le titre de théâtre de la Comédie. Isabelle Sadoyan, Bouise, Julia Dancourt, Rosner, Béatrice Audry et quelques autres viennent les rejoindre. À partir de janvier 1953, la troupe joue sans discontinuité des auteurs élisabéthains, ceux qu'Artaud rattachait au « théâtre de la cruauté », et des contemporains : Vitrac, Ionesco, Brecht, Vinaver et Adamov, ce dernier devenu très vite un familier de la jeune équipe. Planchon fait alterner, dans ce qui est déjà un théâtre d'essai populaire, les spectacles austères et des burlesques que la troupe façonne à coups de gags avec une irrévérence d'esprit qui enchante un public de partisans. La critique parisienne, en particulier Lemarchand et Dort, soutient l'aventure du théâtre de la Comédie.
Très vite il apparaît que la scène lilliputienne n'est pas à la mesure de la compagnie et de son animateur. Comme la ville de Lyon ne lui propose rien, Planchon se tourne du côté de Villeurbanne où le maire, Étienne Gagnaire, lui confie le bâtiment qui va devenir, à partir de janvier 1957, le théâtre de la Cité. Un beau titre que justifie aussitôt l'action menée à l'égard du public populaire. Madeleine Sarrazin, au théâtre, s'emploie efficacement à entretenir les relations avec les comités d'entreprise et à développer les abonnements collectifs.
Le maître du réalisme
Dès l'ouverture de la première saison, Planchon, avec Henri IV de Shakespeare, hisse sa marque : le réalisme. Il se situe sous le patronage de Brecht dont il va mettre en scène le Schweyk avec une ampleur particulière. Il montre des personnages concrets, lourds du quotidien, même quand ils sont impliqués dans de grandes équipées historiques. Il leur confère une évidence physique, un naturel, une crudité sans précédent. Politiquement il démonte et démontre les mécanismes des rapports sociaux qui déterminent les mouvements de l'histoire. Plasticien – les peintres décorateurs comme Allio et Max Schoendorff ont été des initiateurs – il compose les masses affrontées en images mouvantes où tout, jusqu'au moindre détail, est significatif. Balayant les commentaires qui les ont figés, il aborde les classiques français, Molière, Marivaux, Racine, avec la volonté d'y déceler, sous les traits de caractère, la dureté des relations entre privilégiés et humiliés.
Son Dandin – un des spectacles les plus caractéristiques de son style –, berné et floué par les nobles, traite lui-même brutalement ses valets de ferme et sa vieille nourrice. Même un divertissement comme Les Trois Mousquetaires, une adaptation burlesque des exploits des héros de Dumas, n'est pas offert sans « morale » sous le comique.
L'auteur dramatique
Rosner, assistant, met en scène Planchon lui-même pour sa seconde pièce Patte blanche. Planchon est devenu auteur à trente-trois ans après avoir longuement réfléchi sur la spécificité de l'écriture dramatique. Sa première pièce, La Remise, une enquête policière, inspirée de la famille ardéchoise, évoque des personnages primitifs dans leurs mœurs et leurs rites, condamnés à une cruauté animale pour survivre. Il retrouve cette veine paysanne avec L'Infâme (tiré de l'affaire du curé meurtrier d'Uruffe) et Le Cochon noir. Les autres pièces s'articulent sur des thèmes contemporains : Patte blanche avec la guerre d'Algérie pour toile de fond, La Contestation et la mise en pièces du Cid (titre abrégé d'une œuvre écrite en relation avec les émeutes de mai 1968), Dans le vent, grr… (sur les petits bourgeois qui tournent à vide). Quant à Gilles de Rais c'est l'approche presque mystique d'un monstre moins rustique que le curé d'Uruffe. Plus caractéristique encore d'une évolution profonde, Les Libertins, la fresque de Planchon sur la Révolution vécue par des provinciaux, révèle des créatures de passion plongées dans la tourmente. Moins concerné par l'idéologie, il s'attache au secret et au rêve. Ces nuances, dont il corrige le manichéisme politique de ses débuts, affinent également ses mises en scène. La plus frappante, celle du Tartuffe, a imposé une lecture psychanalytique des rapports – d'une homosexualité inavouable – d'Orgon et de Tartuffe. Sans pour autant escamoter la peinture de l'absolutisme royal après La Fronde. Ce type d'analyse continue d'éclairer tous les aspects de son activité théâtrale. Chroniqueur de l'Histoire pour éclairer le temps présent, il accuse la barbarie des guerres de religion dans deux pièces de sa main, Le Vieil hiver et Fragile forêt (1990), où alternent le réalisme le plus cru et un onirisme de fantômes errant parmi les vivants. Puis, tandis que Françon, en 1993, amplifie la rudesse de La Remise, sa première pièce, en la traitant comme une tragédie antique pleine de bruit et de fureur, Planchon remet en scène l'année suivante Les Libertins, en insistant plus que naguère sur la comédie amoureuse enlacée aux péripéties de la Révolution confisquée par Bonaparte. Même thème de la frustration avec Le Radeau de la Méduse (1995), la suite donnée aux Libertins. Évoquant les jours où le Bourbon succède à Napoléon déchu, l'auteur y choisit deux jeunes gens comme témoins, impuissants et dégoûtés, des combinaisons cyniques entre politiques et financiers mêlant l'argent et le sexe. Les purs et les rêveurs sont exclus de ce monde-là. Planchon se fait ainsi le poète dramatique des duperies de l'Histoire.
Il se plaît, comme se retournant sur son passé, à reprendre ses spectacles d'autrefois ou le style de sa jeunesse. S'il alourdit sans doute de trop de gags machiniques La Tour de Nesle (1996), où l'on retrouve pourtant l'impertinence des burlesques du Théâtre de la Comédie, il conclut en revanche un pacte heureux avec sa mémoire en réglant Le Triomphe de l'amour (1996) dans l'esprit de son premier Marivaux, La Seconde surprise de l'amour (1959). Même peinture de la vie quotidienne et des rites domestiques. En plus, quelques visions fantasmagoriques et surtout l'amertume puissante du philosophe Hermocrate. Planchon joue lui-même ce rôle, enrichi d'inserts tirés d'autres textes de Marivaux, en homme discrédité à ses propres yeux, dévasté par la passion bernée.
Une ambition créatrice multiforme
Cependant le théâtre de la Cité, qu'il dirigeait avec Robert Gilbert, est devenu Théâtre national populaire, un titre qu'en 1973 le ministre Jacques Duhamel a transféré du palais de Chaillot au théâtre de Villeurbanne. Aux temps matériellement difficiles du début s'est substitué le fonctionnement apparemment sans heurts d'une institution bien dotée. Plus de troupe permanente mais un recours fréquent aux vedettes de la scène et de l'écran. La carrière de Planchon a fait de lui un chef de file de la profession, si bien que c'est autour de lui qu'en 1968, à Villeurbanne, les hommes de théâtre ont délibéré sur l'avenir de leur mission. Il a voulu lui-même partager les responsabilités de son entreprise avec Patrice Chéreau (de 1971 à 1981) puis de 1986 à 1996 avec Georges Lavaudant. Engagé dans plusieurs films comme comédien, Planchon est devenu lui-même cinéaste. Son nouveau Dandin, en 1987, est à double face : un spectacle qui n'a plus rien à voir avec celui de 1958 et un film qui a peu à voir avec la mise en scène théâtrale sinon qu'il bénéficie, pour l'essentiel, de la même distribution.
Cette réalisation traduit sa nouvelle ambition ; transformer les centres dramatiques nationaux en ateliers de création multidimensionnels produisant en même temps pour le théâtre, pour le cinéma et la télévision. En attendant, Planchon a obtenu, en 1990 après de laborieuses négociations, la création d'un Centre européen cinématographique Rhône-Alpes dont la région est actionnaire. Deux films ont succédé au Dandin. L'un, sur La Fronde, Louis, enfant roi (1992), raconte l'apprentissage d'un souverain dans les tumultes de la guerre civile. L'autre, sur Toulouse-Lautrec (1997-1998), plonge le peintre du music-hall, du bordel et des courses hippiques dans le chahut de la société du plaisir fin de siècle.
En 2002, Schiaretti lui succèdant à la tête du TNP, Planchon prend la direction du Studio 24, à Villeurbanne, avec la possibilité de conjuguer théâtre et cinéma dans ce qui est à la fois une salle de spectacle et un lieu de tournage. Il y met en scène notamment la pièce de Bergman S'agite et se pavane (création mondiale, 2002), histoire mélancolique et exaltante d'un rêveur qui ne parvient pas à imposer une technique nouvelle de cinéma parlant. Et de même que son personnage revient malgré lui aux illusions du théâtre, Planchon continue de mettre en scène Tchekhov ou Pinter, dans les décors toujours somptueux d'un scénographe complice, Frigerio.
Bibliographie sélective
- Un défi en province , Planchon, par Michel Bataillon, Paris : Marval, 2001
- Théâtres de Roger Planchon , par Émile Copfermann, Paris : Union générale d'éditions, 1977
Classement
Spécialité : Deuxième moitié du 20ème siècle
- France
- 20ème siècle
- 21ème siècle