VILAR Jean
Acteur, metteur en scène, maître d'œuvre du Théâtre national populaire (TNP) de 1951 à 1963, Vilar est l'un des grands hommes français du théâtre du XXe siècle. C'est aussi un républicain et un démocrate qui n'aura de cesse de relier ses convictions civiques et morales à sa passion du théâtre. Dans la lignée de Gémier, il défendra un théâtre populaire pour tous qui rassemble et réconcilie.
Fils de commerçant ambulant, il quitte tôt l'école ; il étudie cependant la littérature et la musique et passe le baccalauréat. Sa rencontre avec Dullin est décisive. De 1935 à 1937, élève figurant, apprenti régisseur, Vilar paraît dans Le Faiseur de Balzac, Jules César de Shakespeare et Le Camelot de Vitrac. Simultanément, il suit les conférences du philosophe Alain. L'influence de Dullin et d'Alain, ses difficultés matérielles au moment de la guerre contribueront à développer en lui une certaine austérité morale.
En 1941, il devient codirecteur avec Clavé d'une compagnie ambulante, la Roulotte. Il fait alors ses débuts d'acteur (Sottenville, dans George Dandin de Molière). Puis la Roulotte joue son adaptation de la Farce des jeunes filles à marier. Il débute en 1942 dans la mise en scène avec La Danse de mort de Strindberg dont il interprète le rôle principal. L'année suivante, il fonde sa première compagnie professionnelle, la Compagnie des Sept, et s'établit au théâtre de Poche. Il joue et met en scène avec succès Orage de Strindberg et Césaire de Jean Schlumberger. En 1944, le succès se renouvelle avec Dom Juan de Molière. En 1945, Meurtre dans la cathédrale d'Eliot, créé au Vieux-Colombier, recréé plus tard au Palais des Papes, impose Vilar comme acteur et metteur en scène au public et à la critique. Jusqu'en 1951, il sera acteur, au cinéma dans Les Portes de la nuit de Carné et Prévert, au théâtre dans Roméo et Jeannette d'Anouilh, à l'Opéra de Paris dans Jeanne au bûcher de Claudel, au théâtre encore dans Le Diable et le Bon Dieu de Sartre, mis en scène par Jouvet. Il sera aussi metteur en scène d'œuvres de Christiansen, Marc Bernard, Koestler et Adamov.
En 1947, Vilar fonde le festival d'Avignon : ce sera une fête organisée dans un lieu privilégié, la cour d'honneur du Palais des Papes. En septembre 1951, sur la proposition de Jeanne Laurent, sous-directrice des Arts et des Lettres, Vilar est nommé directeur du Théâtre national populaire. Pour faire face à un cahier des charges impressionnant, il met en œuvre, aidé de son administrateur Jean Rouvet, une politique culturelle originale et transforme le TNP en véritable « entreprise » théâtrale : faire venir à Chaillot un public populaire [voir Populaire (théâtre)], au moins 2 500 personnes chaque soir, à des prix peu élevés, tel est l'objectif visé. Mais pour attirer le public, il faut d'abord aller à sa rencontre. D'où le réseau de communications établi avec les associations, les comités d'entreprise, les étudiants, les clubs. Une association est créée, les Amis du Théâtre populaire. La revue Bref est fondée. Même si l'on a pu reprocher à Vilar de ne pas avoir réuni un réel « public ouvrier », comme de ne pas avoir créé assez de pièces de jeunes auteurs, le TNP a donné de novembre 1951 à juillet 1963 plus de trois mille représentations, pour plus de cinq millions de spectateurs. Il a parcouru la France ainsi que vingt-neuf autres pays. En même temps Vilar a réussi à associer au théâtre les notions de fête, de cérémonie et de service public. Il est parvenu à rassembler un vaste public recueilli et enthousiaste pour lequel l'art dramatique devenait un moment privilégié autant qu'une nécessité.
Les choix esthétiques et éthiques, les objectifs
Dès 1945, Vilar déclarait : « Il s'agit de simplifier, de dépouiller. » Les accessoires traditionnels du cadre de scène disparaissent : rampe, herse, rideaux ; peu d'objets, un espace vaste et ouvert. Que le spectacle soit réduit « à sa plus simple et difficile expression, qui est le jeu scénique ou plus exactement le jeu des acteurs », et que l'on évite avant tout « de faire du plateau un carrefour où se rencontrent tous les arts majeurs et mineurs (peinture, architecture, électromanie, musicomanie, machinerie…) ». Une fois éliminés « tous les moyens d'expression qui sont extérieurs aux lois pures et spartiates de la scène » et le spectacle devenu « l'expression du corps et de l'âme de l'acteur », c'est « le poète qui aura le dernier mot ». En cela il est l'héritier de Copeau. Il s'agit bien d'une esthétique mêlée étroitement à une éthique. L'acteur est un artisan dont la principale vertu est de savoir rester un interprète. En 1960 dans Mémorandum, Vilar expose clairement ses choix en matière de répertoire : « Notre tâche est d'éveiller, par le moyen des grandes œuvres théâtrales, à la compréhension des êtres et des choses de ce monde. » Aller au théâtre permet aussi d'accéder et de la manière la plus directe au savoir et à la culture. C'est bien l'éducation et la culture du peuple, c'est-à-dire de tous, que poursuit Vilar, en montant les classiques français et étrangers (Molière, Corneille, Shakespeare, ainsi que Musset, Kleist), ces œuvres mères d'où tout peut et doit sortir et qui appartiennent à tous. Ainsi étaient remplies ces trois obligations majeures : « Un public de masse, un répertoire de haute culture, une régie qui n'embourgeoise pas, ne falsifie pas les œuvres. »
Toutefois, Vilar souhaite ardemment « le poète populaire » d'aujourd'hui, des œuvres d'auteurs contemporains et vivants. Il ne veut pas mener le public « droit au musée à perpétuité pour le priver des remous de la vie et des choses actuelles ». À partir de 1960-1961, même si toutes les pièces ne sont pas, conformément au vœu de Vilar, des pièces d'auteurs contemporains, le TNP se politise. Vilar ne se contente plus de l'allusion politique que les critiques de gauche, Sartre en tête, ont pu lui reprocher. Il prend nettement position à l'égard de l'actualité politique. Ainsi il choisit de monter les quatre pièces suivantes : Antigone de Sophocle (1960), Arturo Ui de Brecht (1960), L'Alcade de Zalamea de Calderón (1961) et une adaptation de La Paix d'Aristophane (décembre 1961) qui traitent du pouvoir personnel, du fascisme et du rapport de la justice militaire avec la justice, au moment précis du pouvoir gaulliste et de la guerre d'Algérie. En mai 1963, Vilar met en scène Thomas More de Robert Bolt, où il fait ressortir l'importance du contenu social. Ce sera sa dernière mise en scène et son dernier rôle à Chaillot.
L'après-TNP
Le 31 août 1963, le mandat de Jean Vilar en tant que directeur du TNP prend fin. Georges Wilson lui succède.
Au cours des années 1963 et 1964, Vilar monte des opéras en Italie (Gerusalemme de Verdi au théâtre de la Fenice à Venise, Macbeth du même et Les Noces de Figaro de Mozart à la Scala de Milan) dont les mises en scène rappellent le dépouillement de celles du TNP. Plus tard, en 1969, il assurera avec la même sobriété la mise en scène de Don Carlos de Verdi dans les arènes de Vérone. Par ailleurs, en 1965, Malraux confie à Vilar une étude sur la création d'un théâtre lyrique populaire et, en 1967, le charge de la réorganisation des théâtres lyriques nationaux (Opéra et Opéra-Comique). Parallèlement à ses activités relatives à l'art lyrique, il monte à Genève Un banquier sans visage de W. Weideli (1963). Il joue le rôle d'Oppenheimer au théâtre de l'Athénée dans Le Dossier Oppenheimer, pièce écrite par lui, d'après les minutes du procès (1964). Il met en scène Le Hasard au coin du feu de Crébillon fils (théâtre de l'Athénée, 1965) ; et présente L'Avare et Le Triomphe de l'amour au festival du Marais (1966).
De 1964 à 1967, Vilar organise, dans le cadre du festival, les Rencontres d'Avignon sur des thèmes tels que la politique culturelle, l'école et la culture… En 1966, à l'occasion du vingtième anniversaire du festival d'Avignon, il en renouvelle les structures : au TNP de Wilson, il associe le Théâtre de la Cité de Planchon et le Ballet du XXe Siècle de Béjart et prolonge de quinze jours la durée du festival. Lors du festival de 1968, le comportement du Living Theatre de Julian Becket plus précisément son spectacle, Paradise Now, exhortent à la violence les contestataires issus de Mai 68. Vilar, malgré ses tentatives de négociations tant avec les autorités qu'avec les manifestants, sera provoqué, insulté et le festival qualifié de « supermarché de la culture ». En 1969, toujours sous l'impulsion de Vilar, le festival continue à se diversifier, il n'est plus désormais uniquement théâtral, il englobe la musique, l'art plastique, le cinéma. De jeunes créateurs et des compagnies peu connues sont accueillis. L'année 1970 sera celle du retour du TNP en Avignon (absent depuis 1967) et de la création du festival « off ».
Bibliographie sélective
- Le Théâtre service public, et autres textes , Jean Vilar ; présentation d'Armand Delcampe, Paris : Gallimard, 1986
- Le théâtre citoyen de Jean Vilar , une utopie d'après-guerre, Emmanuelle Loyer, Paris : Presses universitaires de France, 1997
- Jean Vilar par lui-même , [publ. par l'] Association Jean Vilar, Avignon : Maison Jean Vilar, 2003
- Le TNP de Vilar , une expérience de démocratisation de la culture, Laurent Fleury, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2006
- Côté jardin , Jean Vilar et Avignon, photographies Agnès Varda, Maurice Costa, Suzanne Fournier...[et al.] ; textes Jean Vilar
Classement
Spécialité : Deuxième moitié du 20ème siècle
- France
- 20ème siècle