DUBILLARD Roland
Acteur et auteur dramatique français.
Ses Noces de Catherine sont présentées au concours des Jeunes Compagnies en 1948, Si Camille me voyait, « opérette parlée », au Club d'essai de la radio en 1949. Acteur, Dubillard s'illustre à partir de 1953 dans Grégoire et Amédée, suite de dialogues entre deux compères, qui sont donnés quotidiennement pendant cinq minutes à la radio. À la scène Grégoire et Amédée deviendra les Diablogues (1975). En 1961, est représenté au théâtre de Poche Naïves Hirondelles ; en 1962, au théâtre de Lutèce, la Maison d'os . Le Jardin aux betteraves, d'abord conçu pour la radio, est monté en 1969 par Blin ; « … Où boivent les vaches », avec la compagnie Renaud-Barrault en 1972. Dubillard est également auteur de pièces radiophoniques (les Chiens de conserve, 1978), d'adaptations de pièces anglo-saxonnes, de nouvelles et de poèmes.
Dubillard auteur, Dubillard acteur et Dubillard personnage – car c'est de lui, toujours, qu'il parle, sous les espèces de Grégoire, de Guillaume (dans le Jardin ), du maître (dans la Maison ) ou de Félix (dans les Vaches ) – se ressemblent étrangement et conjuguent leurs traits pour composer la silhouette d'un être en état permanent d'absence. Ce qui au théâtre produit un décalage, déroutant mais efficace, dans l'enchaînement des répliques, dans les articulations d'une fable atteinte de dérive constante, dans la confrontation, sans cesse menacée de dépérissement, des personnages. Rien n'est lié chez Dubillard, tout s'improvise dans une espèce de nonchalance qui ne s'alimente de rien d'autre que de mots. Car pour le soutenir dans son entreprise d'indifférence, Dubillard recourt – à moins qu'il n'en soit la victime – au seul langage. Ce Buster Keaton de la scène s'empêtre comme à dessein dans les mots les plus simples : le moindre d'entre eux et la phrase la plus banale provoquent en chaîne des catastrophes de malentendus (forme noble, sinon dramatique, du quiproquo*), ouvre des gouffres d'incompréhension et déclenche un vertige majeur : car il n'y va pas d'autre chose, dans cette œuvre, apparemment bafouillante et incontrôlée, que d'une interrogation essentielle sur l'identité.
Dubillard n'a pas atteint d'emblée à un niveau de désespérante ironie : une pièce comme Naïves Hirondelles se contente, semble-t-il, d'explorer l'état zéro du langage-outil, lieu d'échange des platitudes et des évidences. Si l'on aboutit à l'aphasie c'est que le thème de l'heure (nous sommes en 1961) est à l'incommunicabilité, à la clôture sur soi des monades parlantes : parler est le plus sûr moyen de s'évader loin de son interlocuteur : parler sépare. Mais parler sépare aussi de soi-même à proportion de l'espoir qu'on a mis dans les pouvoirs de la parole. Dans la Maison d'os , le dedans c'est le moi enfermé dans son corps et muré dans son silence organique ; le dehors c'est la tentative faite pour entrer, par les mots, dans cette maison. Mais « le dedans d'une chose, sitôt qu'on y entre, on ne peut plus, monsieur, regarder cette chose du dehors », déclare la valet au maître de la Maison. Le violoniste Guillaume, lui, dit la musique de Beethoven et les alentours de la création et, ce faisant, il finit par se dire Beethoven : surimpression impossible du même et de l'autre, prometteuse désintégration du moi, de son effacement dans l'autre, de folie en somme – et de mort. Félix, le poète des Vaches , paraît résoudre plus heureusement l'impossible quête : il choisit d'être utile comme créateur, comme producteur. Mais avec une pointe de scepticisme sans doute, car n'a-t-il pas été obligé lui aussi, pour se voir, de se dédoubler, et pour quel résultat ? – « Laissez-moi tranquille avec moi-même. Assis moi-même là-bas en face de moi-même. La solitude des créateurs. »
Dubillard est, des dramaturges des années soixante-dix, celui qui a poussé le plus loin, dans cette pièce, le questionnement sur le statut de l'artiste et, ailleurs, sur l'efficacité magique du langage tel que le propose un théâtre du verbe et, plus généralement, tout théâtre où les choses n'existent que de ce qu'elles sont dites.
Classement
Spécialité : Deuxième moitié du 20ème siècle
- France
- 20ème siècle