SOPHOCLE

Colone (près d’Athènes), 497 - Athènes, 405 av. J.-C.

Poète tragique grec.

Le rival d'Eschyle et d'Euripide, qui représente pour Aristote le modèle le plus accompli du tragique. Il vit presque toute l'histoire de l'impérialisme athénien : il naît presque avec lui (la fondation de la ligue de Délos date de 479), participe à ses premiers succès, connaît la guerre du Péloponnèse qui éclate en 431 et meurt peu avant le désastre final (404). De son œuvre immense (cent vingt-trois pièces) qui connaît pendant plus de soixante ans un immense succès (dix-huit victoires), il ne nous reste que sept tragédies complètes : Ajax (sans doute la plus ancienne des pièces conservées), Antigone (vers 441), Œdipe roi (vers 425), les Trachiniennes (vers 445), Électre (vers 415), Philoctète (409), et Œdipe à Colone qui est représenté en 401, après la mort du poète.

L'individu et les dieux

Ce qui caractérise le théâtre de Sophocle, c'est d'abord l'abandon de la trilogie liée. L'action se resserre désormais dans une pièce unique et dans un moment de crise : le jour où Antigone décide d'ensevelir son frère Polynice malgré l'ordre de Créon, celui de la découverte par Œdipe de son identité, celui de l'arrivée d'Oreste à Argos (Électre), de Néoptolème et d'Ulysse à Lemnos (Philoctète), d'Œdipe à Colone. C'est aussi l'accent mis sur les individus et les décisions qu'ils prennent seuls. Car le destin des héros de Sophocle n'est pas lié aux ancêtres et à leurs crimes. Deux sœurs nées d'un même père et d'une même mère, comme Électre et Chrysothémis, peuvent ainsi connaître des sorts bien différents : l'une refuse tout compromis avec les assas-sins de son père et finit par s'exclure à tout jamais du palais, l'autre choisit de se soumettre aux plus forts et achète à ce prix une vie de luxe. Cette opposition permet ainsi de mettre en lumière la grandeur du caractère héroïque qui fait passer l'honneur avant le profit et préfère à une vie honteuse une mort glorieuse (ou une existence pire encore que la mort).
Mais les décisions et les actions des héros de Sophocle s'inscrivent toujours dans un ordre dominé par les dieux. Le destin d'Œdipe est d'abord une démonstration éclatante de la véracité des oracles qui ont jadis annoncé au héros qu'il tuerait son père et épouserait sa mère et de la clairvoyance du devin Tirésias. Et la tragédie de Sophocle est d'abord une mise en évidence des limites de la condition humaine : le héros le plus vaillant, Ajax, devient un objet de risée quand il est aveuglé par les dieux et massacre des troupeaux qu'il prend pour des hommes. Œdipe qui est, de l'aveu même du chœur, le premier des mortels, est perdu par cette intelligence même qui a fait son succès : c'est parce qu'il a su résoudre l'énigme du Sphinx qu'il s'est rendu coupable d'un inceste (puisque la main de Jocaste était le prix proposé au vainqueur), c'est parce qu'il est capable de résoudre le mystère de la mort de Laïos et de sa propre origine qu'il finit par se crever les yeux.

Un théâtre de contrastes

Le problème du savoir et de l'erreur est d'ailleurs au centre d'un théâtre qui joue sans cesse de l'ironie et du contraste. Contraste entre les intentions et les actions. En envoyant à Héraclès une tunique enduite du sang du centaure Nessos, Déjanire voulait regagner l'amour de celui qui s'était épris d'une femme plus jeune, elle ne fait que causer sa mort et se suicide au moment où elle découvre cette vérité. Contraste entre l'apparence et la réalité. Dans Œdipe à Colone, Œdipe n'est qu'un vieillard aveugle et un mendiant misérable. Il tient pourtant entre ses mains le destin de Thèbes et assure à jamais le salut des Athéniens qui l'ont généreusement accueilli.
Ce théâtre ironique est rigoureusement structuré par une série d'oppositions entre des thèses et des personnages. Ainsi s'opposent dans le Philoctète le réalisme d'Ulysse qui fait passer le succès avant tout et ne recule pas devant la traîtrise et le monde des valeurs héroïques, incarnées jadis par Achille, où l'on se déshonore en triomphant d'un infirme sans défense par des ruses et des tromperies infâmes.
Les personnages se distribuent souvent en couples antinomiques : l'humanité « moyenne » incarnée par Ismène ou Chrysothémis sert de repoussoir à l'héroïsme d'Antigone ou d'Électre. De même dans Œdipe à Colone, le dévouement des filles d'Œdipe fait ressortir l'égoïsme de ses deux fils qui ont fait passer le pouvoir avant le souci de leur père.

L'efficacité scénique

L'art de Sophocle est aussi un art sobre, économe d'effets. Les silences y pèsent autant que les paroles : dans Antigone, après avoir entendu la nouvelle de la mort de son fils, Eurydice sort sans un mot pour aller se suicider. Les mouvements scéniques tiennent lieu de conclusion : l'Électre ne s'ouvre pas sur des lendemains qui chantent, elle s'achève sur une impasse, avec des portes closes et une maison qui se referme à jamais sur les derniers descendants des Pélopides. Les objets prennent une rare puissance symbolique : l'urne qui est censée contenir les cendres d'Oreste est un moyen de mettre en évidence l'indifférence de Clytemnestre à l'égard de son fils et l'affection profonde d'Électre pour son frère. C'est enfin un art serein où l'équilibre de la forme introduit un ordre jusque dans le pire des chaos, ce qui explique, encore aujourd'hui, les polémiques sur le sens d'une œuvre qui est d'autant plus mystérieuse qu'elle paraît de prime abord plus claire.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Antiquité - 16ème siècle

Zone(s) géographique(s) :
  • Grèce
Période(s) :
  • Antiquité grecque
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
21/02/2024

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