LABICHE Eugène
Auteur dramatique français.
Après de nombreux vaudevilles en un acte avec lesquels il se fait la main avant de se frotter à la grande comédie de mœurs et de caractère, Labiche passe pour l'inventeur d'une situation comique nouvelle, l'absurde, et d'un personnage historiquement daté : le bourgeois crédule et poltron du second Empire. Longtemps méprisée ou négligée, on a redécouvert la critique sociale contenue dans son œuvre à l'occasion du centenaire de la Commune de Paris.
Fils d'un industriel qui exploite à Rueil une fabrique de sirop et de glucose de fécule, Eugène Labiche effectue ses études secondaires au collège Bourbon, futur lycée Condorcet. Après le baccalauréat, il réalise en compagnie de trois amis un long voyage en Italie, dont le Journal, de même qu'une lettre relative à la création du Chatterton de Vigny l'année suivante, donne le ton de la relation ambiguë, essentiellement parodique, entretenue par le jeune homme avec l'héritage romantique.
Un producteur infatigable
Maniaque de l'ordre et de la symétrie, conformément au milieu dont il est issu, Labiche commence sa carrière en 1839 avec un roman malchanceux, La Clef des Champs, et décide de l'interrompre en 1877 sur une comédie restée longtemps incomprise, La Clé : de l' f initial à l'accent aigu final, il ne faudra pas moins de quelque deux cents pièces, selon le recensement de Gilbert Sigaux, pour boucler la boucle, soit presque quarante ans d'une production boulimique d'œuvres inégales en dimensions comme en qualité, presque toujours écrites en collaboration. Elles sont créées sur des scènes parisiennes qui s'assurent la fidélité d'un public essentiellement bourgeois par une certaine continuité dans l'exploitation des ressorts comiques ; elles sont défendues par des acteurs souvent doués d'une forte personnalité, bien connus des auteurs comme des spectateurs et aguerris à ce genre de répertoire.
Parmi les théâtres, il faut citer d'abord le Palais-Royal, mais aussi le Gymnase, les Variétés ou les Bouffes-Parisiens. Dans la liste des collaborateurs les plus importants se sont entre autres succédé Auguste Lefranc, Marc-Michel, Adolphe Choler, Édouard Martin, Alfred Delacour, Edmond Gondinet, Alfred Duruet Augier. Parmi les comédiens qui ont inspiré ou enrichi ses personnages, outre Lhéritier, Hyacinthe et Gil-Pérès, il faut accorder une mention spéciale à l'acteur Geoffroy : dans une conférence retranscrite par Jules Lemaître, Sarcey salue la « rencontre providentielle de Labiche avec Geoffroy, l'heureuse conjonction de ces deux ventres. Le bourgeois domine et remplit l'œuvre entière de Labiche, parce que Geoffroy c'était le bourgeois que, au surplus, le bourgeois, c'était aussi Labiche. »
L'exaltation comique du bourgeois
Au vrai, jusqu'en 1860, Eugène Labiche tâtonne, cherche son style, accumulant les comédies en un acte : Le Major Cravachon, Un jeune homme pressé, Embrassons-nous Folleville !, Un garçon de chez Véry, La Fille bien gardée. Toutes s'apparentent au genre à la mode, le vaudeville, ou « l'art d'être bête avec des couplets », selon la propre définition de l'auteur. Mais passée l'aigreur réactionnaire exprimée après la révolution de 1848 dans des œuvres dramaturgiquement mineures comme Le Club champenois ou Rue de l'homme armé n8 bis, Labiche semble trouver un second souffle en 1851 avec Un chapeau de paille d'Italie, première comédie en cinq actes saluée par beaucoup comme une « trouvaille de génie », avec ce célèbre motif de la course-poursuite, chasse tumultueuse et endiablée à l'objet ou à l'être perdu, si souvent repris au début du XXe siècle par les grands burlesques du cinéma muet.
Ce réel succès public ne satisfait pourtant pas pleinement l'auteur dont les ambitions littéraires et l'appétit d'honneurs semblent plus élevés. Avec la création du Baron de Fourchevif (1859) coïncident la première apparition de l'acteur Geoffroy dans le théâtre de Labiche et l'invention par ce dernier du personnage du bourgeois pansu et crédule ; en l'occurrence une sorte de Monsieur Jourdain attardé au cœur du XIXe siècle. Chacun à sa manière, Monnier avec son Joseph Prudhomme et Daumier avec ses caricatures, immortalisera ce même bourgeois. Le vaudeville en un acte évoluera dès lors assez sensiblement vers la « grande » comédie de mœurs et de caractère, puisque l'année suivante sera créé au Gymnase, avec la même équipe, Le Voyage de Monsieur Perrichon, auquel succéderont comme autant de variations sur le même thème La Poudre aux yeux (1861), La Station Champbaudet (1862), Célimare le bien-aimé (1863), La Cagnotte (1864), Les Chemins de fer (1867), Le Plus Heureux des trois (1870), Les Trente Millions de Gladiator (1875) et Le Prix Martin (1876). Labiche a trouvé son thème fondateur et son protagoniste : « Je me suis adonné presque exclusivement à l'étude du bourgeois, du philistin. Cet animal offre des ressources sans nombre à qui sait le voir, il est inépuisable. C'est une perle de bêtise qu'on peut monter de toutes les façons » (lettre du 27 octobre 1880 à Léopold Lacour). Égocentrisme, vanité, cupidité, infidélités conjugales, hypocrisies en tous genres sont désormais les vices déclinés dans ces comédies en plusieurs actes dont les couplets sont progressivement réduits.
Parallèlement, la respectabilité artistique et sociale de l'auteur va croissant : il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1861 ; il entre au répertoire de la Comédie-Française en 1864 avec Moi (une comédie sur l'égoïsme dont Flaubert, enthousiaste, dira : « C'est du Molière ! ») ; il reçoit la même année commande officielle d'une pièce, Le Point de mire, destinée à être jouée à Compiègne devant la cour impériale ; en 1880, enfin, il est élu à l'Académie française.
Une nouvelle lecture
Toutefois, malgré cette consécration par les institutions les plus conservatrices du second Empire et de la IIIe République, et au-delà de cette haine phobique du peuple exprimée dès 1848 et confirmée sous la Commune (lettre à Alphonse Leveaux du 20 mai 1871), le regard d'Eugène Labiche sur les travers de la bourgeoisie triomphante demeurera suffisamment lucide et corrosif pour que les metteurs en scène contemporains les plus critiques, voire les plus engagés, depuis les années soixante, se passionnent à redécouvrir et à réhabiliter les vertus dramaturgiques de son œuvre : après Chéreau (L'Affaire de la rue de Lourcine, 1966), viennent Lassalle (Célimare le bien-aimé, 1970, La Clé, 1986), Vincent (La Cagnotte, 1971), Gildas Bourdet (La Station Champbaudet, 1977) et Grüber (L'Affaire de la rue de Lourcine, 1989). Ce sont bien entendu la noirceur de son humour et la férocité de ses portraits qui, en cet auteur, attirent aujourd'hui ces infatigables relecteurs de classiques, mais il ne faudrait pas cependant négliger, aux côtés du matériau très ambigu légué par Labiche, certains partis pris audacieux qui le rangent en son siècle parmi les hommes de progrès, en faveur de la photographie par exemple (il fut l'ami intime de Nadar), des chemins de fer et des architectures métalliques aussi : nombreuses sont les scènes situées dans des buffets ou des halls de gare, et Les Chemins de fer fut précisément écrit sur commande, en 1867, pour l'inauguration de la ligne Paris-Strasbourg. Certains commentateurs le considèrent même comme l'initiateur du théâtre de l'absurde : celui de Ionesco ou d'Adamov par exemple. Il est vrai qu'un surréaliste comme Philippe Soupault s'était déjà intéressé à son humour.
Bibliographie sélective
- Théâtre d'Eugène Labiche , Paris : Librairie théâtrale, 1978
- Labiche et son théâtre , essai, Jacqueline Autrusseau, Paris : l'Arche, 1971
- Labiche ou l'Esprit du second empire , Emmanuel Haymann, Paris : Olivier Orban, 1988
Classement
Spécialité : 19ème et début 20ème siècle
- France
- 19ème siècle