BEAUMARCHAIS
Pierre Augustin Caron de
Auteur dramatique français. D'esprit original et aventureux, Beaumarchais renouvelle le genre comique et crée avec Figaro un prototype du Français gai, amoureux et insolent.
La vie et l'œuvre
Fils d'un horloger parisien, il débute dans le même métier et se fait connaître dès 1753 par des mémoires écrits contre un collègue indélicat. Sa carrière, qui est essentiellement celle d'un financier après sa rencontre avec Paris-Duverney en 1760, sera émaillée de mémoires où il fait appel à l'opinion publique pour influencer diverses instances : textes remarquables de clarté et de vivacité. Constamment poursuivi par de puissants rivaux, méprisé ou jalousé, il connaît parfois la prison, perd et refait des fortunes considérables. Un temps agent plus ou moins secret du roi, il a comme grandes entreprises la fourniture d'armes et de provisions à la révolution américaine, une édition complète de Voltaire (dite « de Kehl »), une compagnie des eaux parisienne. Il essaie de faire des affaires pour la Révolution française, qui le traite aussi mal que l'Ancien Régime. Son activité ne cesse qu'avec sa mort.
Cet homme d'affaires est aussi un homme à talents. Musicien, il donne des leçons de harpe aux filles de Louis XV, qui le protégeront. Poète, homme d'esprit, amuseur, il fréquente le monde parisien, arborant la noblesse qu'il s'est achetée, et compose ses premières parades pour un théâtre de société. Puis il conquiert la Comédie-Française, dans le genre encore expérimental du drame : Eugénie (1767), un succès, les Deux Amis ou le Négociant de Lyon (1770), un demi-échec. Le Barbier de Séville, issu des parades, présenté sous forme d'opéra-comique est refusé par les comédiens italiens ; récrit en comédie, il est accepté par les comédiens français en 1773. La pièce n'est jouée qu'en 1775 et après d'ultimes changements connaît un triomphe. Le Mariage de Figaro, accepté en 1781, interdit par le roi en personne mais soutenu par la reine et des memebres influents de la Cour, est joué pourtant en 1784 après six censures. Beaumarchais s'essaie alors à l'opéra, et Tarare (musique de Salieri) est donné à l'Opéra en 1787, non sans succès. Il revient au drame avec la Mère coupable (1792), triste fin des aventures de Figaro, reprise en 1797 et en 1989.
Sur les trois genres du drame, de la comédie et de l'opéra, Beaumarchais écrit, pour accompagner ses pièces, des textes très vivants qui montrent que cet amateur est un dramaturge averti (surtout Essai sur le genre dramatique sérieux, 1767, et Aux abonnés de l'Opéra qui voudraient aimer l'opéra, 1787). Son emploi des didascalies et ses indications sur les personnages témoignent aussi du sens théâtral de Beaumarchais.
Les comédies
Les comédies de Beaumarchais, dont on possède de nombreux manuscrits, sont des œuvres d'abord torrentielles, qu'un long travail réduit à un format efficace et à une langue convenable, c'est-à-dire souvent à la limite des convenances morales et sociales de l'époque. Ainsi le Barbier de Séville est passé de cinq à quatre actes. Autant que ses démêlés avec les comédiens français, qui l'amènent à fonder la Société des auteurs dramatiques, et que l'interférence de ses affaires, cette élaboration complexe explique le temps mis à la création des deux grandes comédies. Une fois fixé, le texte est brillant : Beaumarchais use de façon rare du monologue, privilégie un dialogue coupé, multiplie chez tous ses personnages les mots d'esprit, les proverbes transformés, les sentences audacieuses. Le rythme du dialogue correspond à la complexité des intrigues, enchaînements accélérés de péripéties et de quiproquos. Les deux comédies de Beaumarchais doivent surtout leur succès durable à l'ivresse d'une action toujours imprévisible et à la gaieté du dialogue. Cela fait passer la longueur du Mariage, première pièce à remplir, à la Comédie-Française, l'ensemble d'une représentation. Le Mariage est comme le feu d'artifice de la comédie d'intrigue, dont il est le dernier et le plus brillant exemple. Mais les mises en scène récentes insistent surtout sur le féminisme de la pièce : effectivement, à partir de l'acte IV, la coalition des trois femmes (Marcelline, Suzanne et la Comtesse) prépare et réussit ce qu'on pourrait appeler le remariage de Rosine et la défaite des mâles.
Mais il y a plus : mieux que les drames, les comédies véhiculent des idées. Celles de Beaumarchais font scandale sous l'Ancien Régime, de la même façon – et sans doute pas davantage – que le font ses allusions à l'adultère, et son propre personnage public. La Révolution hésite à son égard : l'auteur, ce parvenu, lui est suspect, même si Danton salue son action (« Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX (de Chénier) tuera la royauté »). Mais depuis la fin de l'Empire, l'impact du Mariage n'a pas cessé de croître, sa critique des privilèges et des censures s'adaptant à tous les régimes.
D'autre part, les personnages du Mariage échappent à la pure mécanique de l'intrigue par tout un jeu de résonances entre érotisme et mélancolie, que met bien en valeur l'opéra qu'en a tiré Mozart : charme de l'adolescent Chérubin, naguère et jadis joué en travesti, langueur de la comtesse. Par là, comme par le caractère presque autobiographique du monologue de Figaro (V, 3), la pièce accède à un niveau dramatique que Hugo a salué dans la Préface de Cromwell.
Les comédies de Beaumarchais sont encore constamment jouées, et pas seulement en France. Leur postérité dramatique couvre presque tout le théâtre français du XIXe siècle, du mélodrame au théâtre à thèse et aux comédies rosses, exerçant de fait une influence aussi forte, sinon plus, que celle de Molière.
Bibliographie sélective
- La dramaturgie de Beaumarchais , Jacques Scherer, Paris : Nizet, 1989
- Les grands rôles du théâtre de Beaumarchais , Maurice Descotes, [Paris] : Presses universitaires de France, 1974
- Beaumarchais ou La passion du drame , Béatrice Didier, Paris : Presses universitaires de France, 1994
- La trilogie de Beaumarchais , écriture et dramaturgie, Gabriel Conesa, Paris : Presses universitaires de France, 1985
- Beaumarchais ou La bizarre destinée , René Pomeau, Paris : PUF, 1987
- Beaumarchais , a bibliography, Brian N. Morton, Donald C. Spinelli, Ann Arbor, Mich. : Olivia and Hill press, 1988
- Le langage dramatique dans la trilogie de Beaumarchais , efficacité, gaieté, musicalité, Sophie Lecarpentier, Saint-Genouph : Nizet, 1998